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Nouvelle du mois

A., 13 ans, 13h00, 1ère consultation

            Pépé est parti le 13 du mois d’août. Je m'en souviendrai toute ma vie, car moi j'étais persuadé que c'était un chiffre porte bonheur.

            Ce mois d'août était affreux. Il faisait trop chaud et tout le monde disait : des couleurs d'automne en été, c'est effrayant. Aussi, il y avait cette blague que répétait les plus grands : c'est l'été le moins chaud du reste de ta vie. Et moi, tout ça me faisait peur, car je n'aime pas la sueur. Je voudrais arrêter de suer.

            On avait eu peur pour Pépé dès le mois de juillet. Mamie elle appelait sans cesse Maman : le cœur, son cœur, vraiment il fait des siennes. Mais il n’écoutait personne Pépé, à la fin de sa vie ce n’était pas une canicule qui l'empêcherait de boire. Je crois qu'il a passé ses cinq dernières années à descendre des bouteilles et à jouer aux cartes avec ses amis. C'est pas sérieux ce comportement.

            Étonnamment il n’est pas mort de ça, parce qu'il n’avait pas bu depuis deux jours quand c'est arrivé. Juste il faisait sa balade habituelle avec Mamie, il a dit je suis fatigué en tenant son cœur. Après il s'est assis et il a regardé le paysage, un petit parc à Montreuil, je sais plus lequel, et puis bye bye, il a vu tout noir.

            Maman voulait qu'on aille le voir, mort, comme ça, et moi je sais pas, j'aurais voulu dire non mais j'ai juste suivi. J'avais peur qu'il n'y ait pas de clim' à la cérémonie. Je me suis demandé si le corps de Pépé il serait couvert de sueurs. Tout dégoulinant. Je veux dire, cet été même les morts doivent avoir trop chaud. Mais j'étais surpris car pas du tout, il était blanc, sec et bien habillé. C'est tout.

            Puis après on l'a brûlé, car c'est ce qu'il voulait, même si Mamie et Maman elles auraient voulu une tombe normale. Après, moi j'ai pas d'avis, Maman elle voudrait que je crois en Jésus, mais Papa est Musulman, c'est pour ça d'ailleurs qu'ils ne s'aiment plus, alors j'ai décidé de me faire mon propre avis, un jour : je prends pas parti jusque là.

            Je pense aussi que si Pépé il voulait être incinéré, bah c'est qu'il y avait réfléchi. Je crois que les vieux ils en savent un peu mieux que nous sur ces choses là. C'est pour ça, moi j'ai pas jugé, c'était son dernier délire : qu'il crame.

            Après, vraiment, avec cette chaleur, c'est comme si on était avec lui dans ce four. C'est ce que je me suis dis au crématorium. On va fondre là, c'était trop, dans mon costume que maman m'a fait porter pour l'occasion. Cette veste noire moi j'en fait encore des cauchemars ! Qu'on me croit ou non, mais on a même dû jeter la chemise blanche que j'avais mise en dessous de la veste. C'était devenu une serpillière le truc.

            Ce qui aide pas, c'est que je suis un peu en surpoids. Mais c'est d'la faute de maman, je jure, elle laisse tout le temps des trucs au frigo et c'est open-bar ! En plus, comme elle est fatiguée quand elle rentre de son taff aux urgences, elle ramène souvent un Mac Do ou un Burger King. C'est pas moi qui demande mais c'est royal.

            Pépé il me regardait toujours des chaussettes à la tête et il disait : En v'là t'-il pas un qui pourra bientôt rouler. Alors je me sentais mal car c'est vrai que je suis un peu gros. Aussi, il répétait souvent qu'avec mon teint basané le poids me donnait une gueule de petite frappe de banlieue. Franchement, parfois fallait qu'il se calme un peu, il dépassait les bornes.

            Je les ai raconté à Léo, mon meilleur ami au collège, tous les trucs racistes de mon Pépé blanc qu'il crachait comme ça, gratuitement, et il était choqué. Je lui ai raconté la fois où il a dit à mon père, lors de leur divorce, qu'en Algérie p't'être bien qu'il y avait pas eu assez de morts pendant la guerre.

            Ça se dit pas ce genre de chose. On souhaite pas la mort de quelqu'un, de personne. Vous imaginez, j'aurais souhaité sa mort à Pépé ? Non, c'est pas possible, on peut pas avoir des pensées comme ça.

            Après le crématorium, Mamie elle m'a tendue une grosse enveloppe cabossée et elle a dit : il t'a laissé ça, il tenait beaucoup à ce que ça soit toi qui la garde.                        

            Je me suis bien demandé ce que c'était. Ouais, il m'aimait bien, ça je sais, et moi je l'aimais beaucoup, ça c'est encore plus sûr, mais on a jamais parlé de quelque chose qui devait rester après son départ.

            À l'intérieur de l'enveloppe il y avait une photo encadrée.

            C'est lui en Algérie, en 58. M'a dit Mamie. Il était beau, hun ? Et à côté c'était son ami Nazim. Ton Pépé était radio et il avait beaucoup de contacts avec les locaux, même si évidemment, tu connais l'histoire, c'était loin d'être évident. Ils sont restés en contact jusqu'en 89 quand Nazim est décédé. Tu sais, Pépé disait beaucoup de bêtises, mais je suis certaine qu'il faut mettre ça sur le compte de l'âge. Avant ta naissance, jamais on l'aurait entendu dire ce genre de choses.

            Avant ma naissance ?

            J'ai pas vraiment compris cette précision. J'ai jeté un œil à ma mère qui m'a fait signe de ne pas faire attention. Mais non je ne pouvais pas, c'est resté les jours suivants. Je me suis demandé c'était quoi le problème à ces vieux ?

            Cette photo, dans ce petit cadre en bois, elle a commencé à m'énerver.

            Pourquoi Pépé il voulait que ça soit moi, précisément, qui garde cette photo de lui posant avec un inconnu ? J'ai trouvé ça raciste comme démarche, ça m'a donné envie de pleurer à chaque fois que j'y pensais. Et puis j'étais certain que ça venait de Mamie, pas de Pépé. Jamais je l'aurais imaginé dire à Mamie, comme ça, ah bah t'sais, pendant que j'y pense, si je crève faudrait donner cette photo à Abel. Il s'en foutait à donf' lui de ce qu'il laisserait. Il avait jamais été fait pour mourir, il faisait que vivre Pépé.

            Ça n'empêchait, je la trouvais horrible cette photo. Je crois que Maman a pas compris ce que j'essayais de lui expliquer, que si on me l'avait donné c'est juste parce qu'elle avait pas fait un fils avec un blanc. Elle a dit que je disais des bêtises, que c'était une bonne intention et que je devais juste le prendre comme ça. Elle m'a forcé à la mettre sur mon bureau, celui sur lequel je fais mes devoirs. Ça a créé une colère, vous n'imaginez même pas.

            Vous m'avez dit que je devais tout vous raconter, moi je vous dis les choses comme ça, je déblatère, y a pas de soucis. Je suis un bon élève, c'est vrai, j'adore les sciences. Après je fais pas beaucoup d'effort pour parler tout le temps très bien, mais vous voyez c'est que, au moins, je suis pas bon en tout. Il faut bien ça. Y en a ils vont dire que c'est mes origines ça, que ça vient de mon père. Mais je parle pas arabe moi. Et puis, j'vais vous dire, Pépé il parlait pas mieux, même il mâchait ses mots comme de la chique. Parce que Papa, ouais ouais, parfois ça s'entend qu'il a été élevé par une vraie algérienne, mais il est tellement obnubilé par l'idée d'intégration que j'ai intérêt à mieux parler quand il est là. Je fais des efforts alors, mais ça m'emmerde. J'aimerais qu'on parle tous comme on pense : vite, on mettrait moins de formule et les politesses cacheraient pas des couteaux.        

            J'esquive le sujet, je sais, mais voilà. Je profite, ici y a la clim' alors moi je veux bien revenir parler ici quand vous voulez. N'empêche c'est dingue non ? On est en septembre et vous avez vu la chaleur, mais c'est pas possible hun ? Là c'est bon, ça suffit, je me suis dit Ab', va falloir réellement perdre du poids, sinon comment tu vas courir quand y aura la fin du monde ?

            Bref, oui, la photo.

            Fin août, c'était trop, j'en pouvais plus de la voir cette photo. Je l'ai mise dans mon sac en allant chez Adam, un autre pote. On devait jouer à Mario Kart avec des amis. J'aime pas trop mais il a que la Switch, donc on fait avec.

            Je voulais un avis extérieur, voir si y a que moi que ça faisait bloquer. Je montre la photo à Eric, un autre pote qu'est là. Et direct il dit : franchement c'est chelou grave... Ta mamie, limite elle te l'a donné pour s'en débarrasser : Le Pépé est mort, ça suffit la photo de lui avec le bougnoule dans le salon.

            Et là... je sais pas pourquoi mais j'étais grave d'accord avec lui. Moi j'ai toujours été proche de Pépé, jamais de Mamie. Pépé ouais il avait ses bizarreries, mais quand il parlait c'était franc et puis vraiment, il m'aimait bien. Il me disait Oh, dans la vie, la haine ça vient d'un trop grand amour. Et je sais que c'était aussi une manière bien à lui de me dire à quel point il était attaché à moi.

            Mais Mamie... Mamie jamais elle prenait le téléphone pour m'appeler. Jamais.

            Alors j'ai quitté Mario kart, j'ai pris le bus pour Montreuil et je suis allé la voir. Moi je me souviens plus de tout, il paraît que je pleurais tout le temps, en hurlant. Mamie a voulu que je me pose, mais voilà, j'étais incontrôlable. J'ai sorti le cadre du sac et je lui ai montré la photo. Je lui ai dit tout ce que je pensais, qu'elle était raciste et qu'elle me faisait payer des trucs qui me concernaient pas. Et là, oui, j'ai cassé les fenêtres avec le cadre en main et après je le lui ai envoyé en pleine face avant de m'enfuir.

            C'est pas dingue je vous l'accorde.

            Je suis retourné chez Adam et ma mère est venue me chercher juste après. Et puis y a commencé à avoir pleins de discussions avec pleins de monde car ma colère ne redescendait pas. Moi j'en avais marre : la chaleur, Pépé, Mamie, mon poids... tout ça suffit, c'est bon. En plus, y a eu le confinement y a deux ans. Nan c'est trop, moi je vous le dis...

            Alors maintenant Papa il veut que je vienne vous parler une fois par semaine. Ça me va bien, ça me va très bien même. J'aime bien parler.

            J'aimerais soigner cette colère mais je suis blessé vous savez. Très.

            Pépé il disait toujours : les ressentiments ça n'dure pas, c'est des émotions, ça part vite.

            Vous y croyez vous ?

            Moi je vous le dis, Pépé là-dessus il mentait, car dans ma famille, dans ce pays, une couleur de peau c'est pas un sentiment éphémère.       

 

             

 

Kevin Delobelle