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Nouvelle du mois

Lion

            Numéro 12

            Les mains jointes, le regard au sol sur ses bottes mouillées, gouttes de pluies sur le pantalon. La caméra se tourne vers Éric qui, au contraire des autres, refuse le contact visuel avec l'objectif. Éric, il n'a pas humidifié ses lèvres caverneuses depuis le début du tournage. Il est resté comme ça, prostré, en attente de son tour.

            Éric, il a accepté l'invitation, c'est important a t-il répété à ses proches. Il est arrivé à 16h, comme mentionné dans le mail. Il a attendu devant la salle communale avec une dizaine d'autres personnes présentes pour la même raison que lui. À droite et à gauche, un peu partout en fait, l'équipe de télévision se préparait dans un calme professionnel qui envoutait Éric.

            Il n'était pas inquiet. Patient.

            À 16h30, on a convié tout le monde à entrer. Ils se sont assis en cercle sur des chaises d'écoles peu confortables. La caméra est positionnée au centre, au milieu de toutes ces personnes assises en silence, munie d'un zoom, où elle peut tourner en fonction de qui prend la parole.

            On a attendu tout le monde, jusqu'à 17h, et puis le direct a commencé, à 18h. Peu avant, on les a tous briefé. Comme à Éric, on leur a attribué un numéro, à chacun, pour qu'ils sachent quand c'est à leur tour de parler.

            Numéro 12. C'est au début. C'est tôt.

            Il a économisé sa salive Éric. Il n'a pas dégluti Éric. Il a tout gardé pour le moment venu, ce moment précis où la caméra s'est tourné sur lui, sur Éric.

 

                        À l'écran, un petit carton titre indique « Éric, 42 ans – Soulac-sur-Mer ».

 

            Et puis donc, là, maintenant, c'est au tour d'Éric.

            La langue passe délicatement sur ses lèvres.

            La mouille.

            Il faut bien ça pour parler pense Éric.

 

            « Mon père disait : Éric, Éric, la mémoire c'est essentielle. C'est un devoir avant toute chose. Alors, ça a toujours été important pour moi, de raconter, de dire les choses comme je les ai vu, avec mes mots, même s'ils ne plaisent pas, même si parfois ils sont approximatifs. J'ai pas une bonne mémoire des trucs qu'on a pu m'dire, vous voyez. Mais les images, elles sont là, ancrées précisément au creux de mes neurones. Alors je vois bien mon père me parler, distinctement. Je lis sur ses lèvres et je peux vous dire qu'il a bien dit : la mémoire, c'est essentielle.

            Qu'est-ce que vous voulez que ça dise la mémoire à un gamin de huit, neuf ans ? On comprend toutes ces choses bien plus tard. Il faut déjà avoir commencé à oublier pour se souvenir. Jeune, on n'a encore rien perdu.

            Moi je le dirai pas à mes gosses. J'attendrai un peu qu'ils vieillissent pour tout raconter, dire les choses comme il faut les dire. Avant, pas sûr qu'ils captent de quoi je parle. Je veux dire, qu'ils comprennent vraiment de quoi il s'agit, de ce que la mémoire a de si fragile.

            Bon.

            Je ne sais pas par où commencer, pourtant j'y ai réfléchi. Je vois qu'ici, y en a qui parle bien. Ils ont dit des trucs... particulièrement sensés. Et moi, là, je ne sais pas trop quoi ajouter de plus. Enfin un peu, si, car je crois que personne vient de Soulac ? Non, je me trompe ?

            Non, je ne crois pas.

            Comment on arrive à Soulac ? On n'y arrive pas, on y naît. En tout cas, quand on y reste c'est qu'on y est né. Après il y a les touristes, l'été surtout, mais c'est autre chose. Non, c'est le genre de ville on y reste car on en vient. Voilà. Y a bien toujours quelques Parisiens ou Bordelais qui achètent une baraque pour les vacances, mais on ne les voit pas tout le temps. C'est comme ça Soulac, l'année, c'est joli, mais c'est pas si joli. L'été, y a trop de monde.

            Moi, je ne me suis jamais posé de question sur Soulac. Comme j'ai dit, j'y suis né, c'est comme ça. Je savais très jeune, à cause de ma mère, que je n'en partirais pas, que je ne devrais pas en partir. J'ai vu mes amis quitter Soulac un par un, après le collège, après le lycée, après les études... Tous. Il restait que moi et ma femme, plus tard, mais c'est une autre histoire.

            Elle parle mieux que moi ma femme. Elle a toujours mieux parlé que moi d'ailleurs, mais... Mais là, c'est moi qui voulait expliquer, dire les choses. Car elle, Soulac, elle n'aimait pas.

            Je ne dis pas que j'ai aimé Soulac non plus, vous voyez. Mais j'y suis né. C'est comme ça. C'est le sang qui m’inonde de cet océan que j'ai vu dès les premiers âges de ma vie. Ce n'est pas la mémoire, c'est l'ADN. Je ne sais pas trop comment expliquer toutes ces choses là, car maintenant tout le monde bouge partout. Je dois être une anomalie pour ma génération. Être resté à Soulac, toute ma vie... C'est étrange, non ? Je crois que c'est difficile à comprendre. Alors, quand on ne comprend pas, il faut dire ça : c'est comme ça. Car qu'est-ce qu'il y a d'autre à dire ?

            Y en a beaucoup, ils ont parlé de leur ville, de comment elle était faite, comment ils la trouvaient belle. J'ai beaucoup aimé la dame qui parlait du Havre. Elle avait les bons mots, les anecdotes justes et précises sur certaines rues. Franchement bravo, je ne parle pas comme vous Madame. J'aimerais bien. Ça m'a touché. C'était beau, voilà tout.

            Soulac... qu'est-ce que vous voulait que je vous en dise ? Franchement, c'est aussi dispensable à voir qu'un peu charmant. Je ne suis pas subj... euh, objectif pardon.

            Bref.

            Nan, ce qu'il y a d'intéressant, je pense, c'est de dire que j'y suis né. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'autres choses à rajouter. »

 

            Le visage d'Éric s'était relevé vers l'objectif depuis quelques minutes. Personne n'était en capacité de dire quand. C'était comme si son regard maquillé de larmes sèches avaient toujours été tourné vers les spectateurs.

 

            « Je m'appelle Éric Vaillant. Je suis né à Soulac-sur-Mer en 2010 et j'y suis resté jusqu'au dernier jour. »

 

            Les mains d'Éric n'étaient plus jointes depuis un moment aussi. Elles caressaient fébrilement ses genoux. Il avait réussi à parler Éric. Il avait réussi à dire d'où il venait. Ce sont des choses qui importent seulement ainsi.

 

* 

            Numéro 34

            Camille est jeune, elle le sait.

            Quand on lui avait proposé de parler, elle avait tout de suite dit oui. Pourtant, on l'avait régulièrement incité à se livrer à quelqu'un, à un psychologue par exemple. Elle avait dit non à chaque fois. Camille avait toujours répondu qu'elle n'en avait pas besoin. Et là, comme ça, Camille se sentait l'envie de tout sortir, naturellement, pour les écrans.

            Belle frange brune parfaitement coiffée, regard assuré et sourire en confort comme assis dans le fauteuil de son menton.

 

                        A l'écran, un petit carton titre indique « Camille, 15 ans – Étretat ».

 

          Camille ne quitte par l'objectif qui s'est tourné vers elle. Le réalisateur, debout derrière la régie, en dehors du cercle de chaises et de la cinquantaine de personnes, lui fait signe que c'est à elle. Elle réajuste son expression et d'un ton franc et chaleureux elle se met à parler.

 

            « Bonjour. Moi je m'appelle Camille, j'ai 15 ans et je venais d'Étretat. Euh, alors moi je sais que la première fois, ça m'a fait très peur car c'était une marée qu'on n'attendait pas. Enfin, à l'école on nous en parlait souvent, on disait que ça viendrait : en 2060 à peu près, mais pas aussi tôt. Donc bah, j'avais un peu peur que ça arrive, mais pas trop quand même. Ma maman, elle cherchait déjà une nouvelle maison à l'époque, pour partir, parce que c'était dans le programme du gouvernement. Après, c'est pour ça que je dis que ça m'a fait peur, c'est que ma mère a toujours dit qu'elle cherchait en avance, en prévision, mais que c'était pas pressé. Donc ouais, je pouvais pas trop imaginer quoi.

            On devait partir vivre à Yvetot. C'est pas loin, dans les terres, un peu plus près de Rouen. On a même hésité, je crois, à aller jusqu'à Alençon. C'est pour vous dire. On voulait partir loin de l'océan, mais pas trop loin quand même.

            Alors, comment ça a commencé ? Bah c'est arrivé de jour pour nous. Moi je me souviens que c'était un jeudi, mais les news elles disent que c'était un vendredi, alors peut-être que je me suis embrouillée les pinceaux. Je sais pas trop.

            Donc, c'était la marée montante et, même si elle montait haute depuis deux trois ans, là elle a tout débordée, partout, comme ça. Et ça s'est pas arrêtée, ça a tout envahi. Le paysage a changé. Après, en quelques jours, c'était devenu n'importe quoi, on devait évacuer mais mon père ne voulait pas partir. Donc on est restés, on avait encore le droit et ça je sais pas trop pourquoi. Juste car on pouvait pas l'interdire, peut-être.

            Mon père partait tous les matins, mais genre vraiment, faire une balade les pieds dans l'eau salée et il regardait le paysage. En vrai, c'était beau, il a raison. C'était unique quoi, tout ça. Il prenait des photos avec son téléphone. Partout, sous tous les angles. Les falaises beaucoup, forcément. Quelques fois, je suis allée avec lui et j'en prenais aussi. C'était super impressionnant ! Mais maman voulait pas trop que je vienne avec Papa, elle était très inquiète quand on sortait, ce qui se comprend quand même.

            Je me souviens surtout qu'on avait les pieds tout le temps dans l'eau et qu'on avait plus l'électricité. On avait encore du réseau, ça va, donc on n'était pas déconnectés. Mais ouais, c'était un peu un film catastrophe.

            Moi, j'ai trouvé ça marrant cette première fois car ça a dû durer une semaine, un peu moins, pas si longtemps en fait. Après tout s'est retiré, naturellement et on a un peu soufflé.

            C'est là où ça a été plus compliqué, car il fallait vraiment partir. La mairie, le gouvernement et tout, ils disaient pas comme tout le monde, que c'était une crise d'une fois et que la prochaine aurait lieu dans quelques années. Nan, pour une fois comme dit mon papa, ils ne se sont pas trop trompés. Il a même dit que c'est étonnant ça, qu'ils ne disent pas de la merde. Moi là, j'ai pas d'avis, c'est lui qui m'a dit de dire ça ce soir.

            Du coup, on a commencé à faire les cartons et tout. Et puis, bah, on est partis. Mais maintenant on est à Strasbourg. Donc c'est pas du tout à côté. Et c'est pas Yvetot. Mais ça me va, j'aime pas Yvetot.

             Mon père il pleure quand il voit l'océan, donc on va à la montagne en vacance. »

 

            Le sourire de Camille n'avait pas flanché.

            Elle était fière de parler, de dire un petit peu ce dont elle se souvenait.

            Ça ne l'a rendait pas triste comme certains avaient pu le penser. Non.

            Elle trouvait ça cool d'avoir vécu ça, c'était des souvenirs d'enfants.

 

            « Donc voilà, c'est tout ce que j'avais à dire. Avec mon père on a pris plein de photos. On les a toutes gardées, on les a toutes imprimées. Je pourrais en partager. C'était très beau Étretat. Je trouve. »

 

 

*

            Numéro 48 

            Matthéo, 36 ans, planté sur sa chaise, hésitant, prêt à partir.

            Pas trop son genre de parler.

            Alors il tape du pied nerveusement sur le carrelage de cette salle pérave. 

            Il sait pourquoi il est là et, en même temps, il ne sait pas pourquoi il est venu.

            Matthéo est pudique. Raconter tout ça, pour le monde entier, houlà, c'est quand même très personnel. C'est une démarche louable. Pour le souvenir. Pour les cinq ans du début de tout ça. Ouais, ouais. Mais c'est personnel, voilà tout. Il l'a dit aux producteurs et au réalisateur. Ils ont dit : Bien sûr, évidemment. Vous pouvez rester factuel.

            Factuel ? Nan mais et puis quoi encore ?

            Mince, c'est déjà à son tour, la caméra a tourné sur lui. En régie, on lui fait un signe de la main. Son pied s'est arrêté. Ses sourcils se sont froncés. Il gratte nerveusement sa tempe droite.

 

                        A l'écran, un petit carton titre indique « Matthéo, 36 ans – Noirmoutier. »

 

            Puis sec, direct, sans détour.

 

            « Moi, c'est mon frère que j'ai perdu. Richard. C'était l’aîné. Il a toujours eu un caractère de merde, pire que moi, donc c'est pour dire. On a souvent entendu notre mère répéter qu'on ne l'avait pas gâté avec nous deux. Enfin... on n'a jamais été des mauvais non plus, hun. 

            Quand on a appris que c'était bon, que c'était sur quoi, que Noirmoutier finirait sous les eaux, Richard ça l'a... Ouais, c'était plus le même quoi.

            Les scientifiques parlaient de 2060, 70. Pas de bol, je sais pas, mais ça a été plus rapide. Mon frère, comme je l'ai dit, ça l'a rendu dingue.

            En fait, on a hérité d'une baraque, enfin non, d'un terrain, et dessus mon père a construit une p'tite maison dont on a hérité mon frère et moi. Richard il y tenait... beaucoup. Moi, bon, j'aime pas la Vendée, alors j'y allais moins, y a pas trop de raison, c'est comme ça. Bref, Richard a dit qu'il la quitterait pas cette baraque. Il voulait rien entendre. Sa femme, son gosse, ils ont essayé de le persuader, moi aussi, évidemment, mais...

            Après, je comprends pas. Ok, on a perdu nos parents, y avait du sentiment dans cette terre. Mais ils étaient plus de ce monde. C'est bon. Il aurait pu lâcher l'affaire.

            Je pense que, comme tous, on était loin de se douter que ça ressemblerait à un film catastrophe, que les eaux monteraient, quoi, comme une marée, en 3-6h, la nuit, en pleine tempête. La veille y avait Noirmoutier et puis, le jour même... »

 

            Un silence envahit le moniteur de retour de la caméra.          

 

            « Moi j'aurai pas de gosse. Je le laisserai pas grandir dans un monde qui se fait engloutir. »

 

            Un torrent dans la tête de Matthéo.

            Une image.

 

            « Mais j'ai pas tout à fait terminé ce que j'avais à dire. Ça va aller vite, vous inquiétez pas. Ça va paraître bizarre ce que je vais raconter. Ok ? Je veux pas qu'on me prenne pour un fou, vous pensez ce que vous voulez. Moi je raconte c'est tout.

            Le jour. Ce jour là.

            J'ai vu un lion à Noirmoutier.

            Je le jure !

            Un vrai lion, je sais pas comment le dire autrement. Il marchait dans l'eau, un peu serein, un peu contraint. Pour lui aussi c'était compliqué, il pataugeait. C'est pas très clair ce qu'il faisait mais je crois qu'il faisait rien de particulier. Puis, faut dire que je l'ai vu de loin. Mais en même temps, à chaque fois que je me remémore la scène, il me paraît vraiment proche. Donc bon.

            Mais ouais, je l'ai vu deux fois. La première fois, j'ai bloqué, il marchait le long des maisons, comme ça, pendant qu'on essayait de raisonner mon frère. Il pleuvait, il ventait. Vraiment c'était l'apocalypse. J'exagère à peine. Pour certains, dans leur ville, c'était le calme plat, juste ça montait lentement. Nous c'était d'un coup. Faut pas oublier qu'on a été les premiers. Les premiers d'entre tous, ici... Alors vous imaginez.

            Et là ce lion. Peut-être qu'il appartenait à quelqu'un pas loin. Mais y avait pas de cirque sur Noirmoutier. Alors franchement, je le dis comme je le pense, c'est un mystère !

            La deuxième fois c'était sur la plage quand on a pris un bateau de secours, à la fin de la catastrophe, quand la nuit s'est finie dans le déluge.

            Je l'ai regardé et il a disparu dans la brume, dans le brouillard, dans l'eau, ça je sais plus trop. Il n'était juste plus là d'un coup.

            C'est fou quand même non ? J'avais jamais vu de lion avant. »

 

            Matthéo reste pensif.

            L'assistant réalisateur, avec grande politesse, lui fait signe de conclure.

 

            « Euh oui ! Pardon. Matthéo Duquesne, 36 ans. J'ai eu une maison à Noirmoutier avec mon grand frère. Merci de m'avoir écouté. »